Entre deux Mondes
Rien ne fait plus peur qu’un agnostique.
À juste titre serais-je tenté de dire. En effet, si un parfait inconnu se présente à vous, à minima comme étant soit de gauche, soit de droite, cela rassure. Soit il est dans votre camp et partage votre “corpus de valeurs”, soit il s’y oppose. Vous pouvez le placer sans équivoque dans l’une des deux catégories mutuellement exclusives qui sont “je suis rassuré” ou “je me méfie”.
En revanche, une personne se présentant à vous comme n’étant ni de gauche ni de droite peut apparaître comme présentant une position floue, ne voulant pas se prononcer, voulant à la fois le beurre et l’argent du beurre, quelqu’un en somme dont il est prudent de se méfier encore plus que d’un opposant clairement identifié, car il semble cacher quelque chose que l’on réprouve instinctivement : de la lâcheté. Ne pas se positionner sur la ligne droite/gauche (cet espace à une dimension sur lequel on ne peut guère qu’aligner des points) alors que nous ne risquons pas grand chose à affirmer ce positionnement, cela inspire au minimum de la méfiance, et fort probablement de la défiance. Au mieux cette personne vous fait perdre votre temps, au pire elle veut obtenir quelque chose de votre part. En somme, elle n’est pas nette.
Elle pourrait aussi tout bonnement manifester sa conviction que les catégories “droite/gauche” dans leur acception floue actuelle ne sont pas signifiantes, puisqu’elle choisit de ne pas se positionner, avec un dédain implicite (pas de langue de bois entre nous) pour ce que cette classification binaire porte comme (non)sens à l’époque où nous parlons, particulièrement si l’on regarde la sphère politique dans nos “démocraties occidentales”.
Ce “non sens” affirmé du positionnement droite/gauche dans le cadre de l’élection, génère en général des réactions assez violentes, surtout de la part des personnes qui font de ce positionnement soit leur métier, soit un investissement bénévole important en tant que militants de telle ou telle formation politique.
Ah mais, c’est la Peur la grande coupable.
La même peur qui est la plus grande cause de tous nos maux, celle-là qui peut aider à expliquer le processus “servitude volontaire” si remarquablement décrite par La Boétie.
Ce qu’instille en nous la position de l’agnostique, qu’il soit agnostique religieux, politique, ou autre, c’est le sentiment que ce qui pour soi fait sens, pour l’autre ne fait pas sens. Un sentiment de blessure, puis de peur. De peur de l’autre qui devient pleinement “autre”.
Deux réactions sont possibles: la première est de considérer que l’autre se trompe et défendre sa propre position avec intransigeance, tant pis si le Béotien ne veut entendre raison. La seconde est de tenter de le convaincre, par une discussion et donc d’accepter la possibilité que l’autre puisse à son tour ébranler certaines de nos convictions. Hélas, la seconde alternative, n’est pas la règle mais l’exception, car la peur de voir ses convictions ébranlées est généralement trop forte pour permettre le débat.
Pour ne rien arranger, cette peur augmente avec la fatigue, avec les soucis, avec les responsabilités. Une personne qui se sent déjà lessivée par les difficultés (ressenties) de sa vie, professionnelles, familiale, ou pour d’autres raisons tout aussi valables (handicaps,…), sait qu’elle marche non loin de la ligne de crête qui sépare la vallée de la vie paisible de celle de la dépression. Et comme l’instinct de survie est bien ancré en nous, cette personne souhaitera se tenir à distance de la frontière dangereuse par une affirmation de posture, qui agit comme une formule rituelle, magique. Le Haka des guerriers maoris, les hurlements des celtes d’Irlande avant le combat procèdent du même mécanisme : affirmer son appartenance à un groupe pour reprendre courage.
Sans aller jusqu’à l’extrême de la situation de survie en condition d’affrontement physique, les images qui à ce moment là surgissent à l’esprit de la personne fragilisée peuvent être celles d’une «peur de la contagion» (répulsion : cet autre est dangereux avec ses idées, si je cède au débat, il va me contaminer) ou d’un «grand sentiment de fatigue» : je n’ai ni la force ni l’envie de remettre encore une fois dans la balance toutes mes convictions si chèrement acquises, alors que je me bats pour ces convictions depuis tant d’années, je me serais battu pour rien ? J’aurais parié sur les mauvais chevaux ? Ma vie a-t-elle encore un sens ?
Généralement, la réaction immédiate est soit un replis stratégique, soit une écoute distraite avec tentative de changement de sujet. On connaît tous. On l’a tous vécu à un moment ou un autre de notre existence.
Ce qui fait réellement peur, donc, c’est la remise en question totale d’un élément qui fonde notre vision du monde. La division Droite/gauche pour reprendre le premier exemple. Comment cet “autre” peut il même parvenir à exister sans cette croyance qui fonde ma vie, pour ne pas dire ma capacité à survivre. Et c’est la même peur qui peut étreindre le coeur d’une personne profondément croyante en dieu, par exemple, si lors du repas dominical on la place à côté du vieil oncle athée qui a été déporté pendant la guerre. Et vice versa, cela fonctionne dans les deux sens. Ce n’est bien sûr qu’un exemple, la religion n’ayant pas et de loin, le monopole de la «démarche de foi».
Vous me direz, quel rapport entre la politique et la religion ? Le processus de croyance n’épargne pas les laïques.
Coming out, le retour
(lecteur, si tu es croyant, tu préfèreras peut être sauter ce paragraphe)
Je vais ici vous livrer mon expérience personnelle sur ce point. J’ai été croyant, catholique, convaincu, très pratiquant.
Je croyais, plus que tout en une chose : Dieu existe, est fondamentalement juste (et donc bon), et même si cette vie comporte son lot d’horreurs et d’injustices, à son terme, les plus mauvais paiereont pour leurs actes et seront contraints à réelement s’amender (ils ne tricheront pas face à Dieu, qu’ils s’appellent Paulson ou Staline) avant de pouvoir connaître la paix de la vie éternelle, vie éternelle dont ils n’auront de toute façon pas le choix.
Pour différentes raisons (que je n’ai pas envie d’exposer ici), j’ai fini, au cours d’un douloureux processus de détachement pas vraiment volontaire, par ne plus parvenir du tout à croire en Dieu. Et disons le sans honte, j’en souffre encore à ce jour, 20 ans plus tard, peut être même pour toute ma vie.
Ce que j’ai alors perdu est ma croyance en le fait qu’un être suprême (très baleize et omniscient) m’aimait, moi, comme il aimait cet enfant de 5 ans mort de faim au bénin pendant que je mangeais un croissant beurre au petit déjeuner, comme il aimait, eh oui, hitler et mussolini avant qu’ils ne deviennent des monstres, comme il aimait tous ses enfants.
Certains paieraient une sacrée note à l’arrivée mais l’on pouvait être assuré d’une chose : à la fin des fins, si vous vous comportez “bien”, vous aurez accès à l’état d’ataraxie, ou absence de souffrances, qui est un peu le but que tout le monde poursuit dans son existence.
À la place, je me suis vu entrer dans un monde profondément injuste, terriblement inhumain, où chaque jour meurent des enfants torturés (rien que de l’écrire, j’en tremble), où des personnes ultra riches concentrent en leurs mains tant de richesses et de pouvoir que, mécaniquement, mathématiquement, ils sont responsables de souffrances de centaines, de milliers d’êtres humains qui valent au moins aussi bien qu’eux. Bref : j’ai été propulsé dans un monde désespérant où règne une injustice qui semble inéluctable et où le seul confort restant, quand on s’indigne de la douleur d’autrui, est de savoir (la belle affaire) que les méchants mourront également à leur tour et que la nature prouvera grâce à nos amis les asticots, que leur enveloppe charnelle qui constitue pour le non croyant tout ce qu’est un être, pourrira à son tour.
Quand j’ai parlé de cela avec des amis qui n’avaient pas été élevées dans une croyance religieuse, et donc sensément habitués précocement à vivre (croyais-je naïvement, et c’est là une grave erreur) sans croyance, sans transcendance aucune,… ces personnes me répondaient in fine :
- c’est normal, mec, tu as été croyant, tu as cru en des choses “fausses”, et ce n’est pas facile de se passer de telles croyance.
Ça, c’étaient pour ceux qui étaient polis. La grande majorité considérait tout bonnement qu’il n’était que justice qu’un de leurs ex-opposants (croyant / non croyant) souffre un peu, lui qui s’était vautré dans ce confort qu’apporte l’opium du peuple (expression que je déteste, soit dit en passant) pendant une grande partie de sa vie, alors qu’eux avaient appris à supporter à la dure depuis leur plus jeune âge, sans se voiler la face, la réalité d’un monde brutal et sans pitié.
- Mais qu’est-ce qu’il espérait, celui là, avec sa croyance? Qu’on allait le plaindre en plus ? Qu’il accepte comme nous le faisons depuis notre naissance, que le monde est injuste, et qu’il se joigne à l’effort commun (attitude dite “de gauche”) ou qu’il se démerde (attitude dite “de droite”).
J’ai été confronté, entre l’âge de 16 et 25 ans, à la décroissance de ma foi, et cette érosion lente m’a rendu inapte à croire en quoi que ce soit1.
Tout court.
Dit autrement, je suis devenu incapable de ne pas soumettre à la même analyse logique, tous les faits de mon existence sans exception (sauf une). En même temps, j’étais sensément parvenu dans un monde laïque où tout le monde faisait cela depuis son plus jeune âge, m’avait on dit. Il suffirait d’apprendre…
La Foi laïque est partout !
Quelle ne fut pas ma stupéfaction de me rendre compte dès lors que la très vaste majorité des laïques, alors qu’ils revendiquent “les lumières”, la primauté de la raison sur la croyance, se livrer quotidiennement (sans parfois le formuler ni même en avoir conscience) à un nombre proprement insensé d’actes de foi, impossibles à distinguer de mon point de vue de l’acte de foi du religieux.
Avec une furieuse différence, tout de même.
La foi religieuse, de nos jours en tous cas, a conscience d’elle même. Par le seul fait que le croyant doive composer au jour le jour avec des personnes non croyantes, il a conscience du fait qu’il existe un “autre monde”. Les expressions de foi laïque en revanche, sont “decompléxées” par leur incapacité à prendre conscience de leur propre existence en tant qu’acte de foi.
C’est à ce moment là que j’ai également décidé de ne plus croire aucune personne n’argumentant de manière claire ce qu’il expose. S’il y a une faute de logique, je cesse d’adhérer. A l’exception, en fait, d’un seul point. Fondamental.
Je crois en la primauté de l’ataraxie. Je crois que les sociétés doivent placer au dessus de toute autre chose le fait que chaque être humain (et vivant) a un droit à priori à minimiser ses souffrances ici bas dans la limite du raisonnable (mourir de faim, par exemple, n’est pas du domaine du raisonnable, devoir se prostituer pour faire vivre ses gosses parce qu’on ne dispose pas de revenu de vie, n’est pas du domaine du raisonnable,… vous me suivez ?). Tout ce qui va à l’encontre de ce principe, je le refuse. C’est in fine mon seul acte de foi.
Ben alors, me dira mon cousin Gérard, ancien militant PCF, ma grand mère Adèle qui votait De Gaulle et a bénéficié d’une longue et heureuse retraite, mon ancien curé de village,.. Ben alors, on est d’accord ! En fait, tu es de gauche, tu es de droite, tu es croyant !
Ah…. Ma chère famille,… vous êtes désarmants ;+)